[RÉFLEXION] Et si la cathédrale nous rendait notre vision stratégique ?

Nous avons souvent dénoncé l'important déficit de vision et de culture stratégiques dont la France semble souffrir depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. Nous pensions, avec Eric Dénécé notamment, que ce déficit était l'héritage d'un pays de terriens fort peu portés à s'intéresser à leur environnement ou à se renseigner sur leurs voisins, et plutôt enclins à vivre au jour le jour, au rythme des saisons, accusant un certain fatalisme.

Prise dans les flammes, la cathédrale Notre-Dame de Paris nous rappelait ce lundi soir que nous avions aussi été un peuple de bâtisseurs capables d'imaginer et d'accomplir des prodiges d'architecture en sachant pourtant que la beauté fulgurante de l'édifice achevé ne serait perceptible que dans un futur trop lointain pour être connu de ses tout premiers fondateurs. L'idée vertigineuse de ces projets conçus pour des siècles n'attisait pas la censure, la moquerie ni l'effroi, mais bien plutôt la ferveur des entrepreneurs avides de se surpasser dans l'épreuve.

Il n'y aurait pas eu de cathédrale sans l'esprit visionnaire prêt à affronter toutes les difficultés et à anticiper la moindre des étapes de cette gigantesque construction, pas plus que sans la remarquable volonté d'innover ni une veille exaltée sur les technologies et méthodes nouvelles qui devaient permettre d'aller plus loin et plus haut encore.

A cet égard, on peut presque trouver décevante l'audacieuse annonce du Président Macron, se proposant 5 petites années – un quinquennat – pour rendre ses fastes et sa solidité au monument. Face au spectacle tragique du feu, on pouvait entendre un défi lancé par l'Histoire à la France : celui de renouer avec une ambition qui nous dépasse, de renoncer à l'immédiateté, à la rentabilité sur le champ. Il fallait lever les yeux pour voir les flammes, comme il faut lever les yeux pour voir plus loin. On voudrait voir renaître l'ambition et la foi en l'œuvre des hommes pour relever ce qui s'est effondré et se sentir à nouveau dans l'honorable obligation d'être au meilleur de nous-mêmes.

Imaginer qu'il faille replanter des arbres et les regarder patiemment grandir à travers les générations, comme Louis XIV l'avait fait pour pouvoir prétendre donner une marine militaire et des navires de guerre à la France. Imaginer qu'il faille dès aujourd'hui recréer les écoles qui formeront ceux qui après-demain reprendront les rennes d'un chantier, quand ceux qui dès demain l'initieront n'auront plus la force d'y travailler.  Imaginer que des entrepreneurs vivent avec ce grand projet, réfléchissent à sa poursuite dans 10 ou 20 ans au moins et transmettent à des générations de successeurs la charge et l'insigne honneur de le porter jusqu'à son glorieux terme... 

Ce n'est pas tout à fait ainsi que les choses se feront aujourd'hui, et cela est bien car il faut faire jaillir ici le génie propre à notre époque. Mais si Notre-Dame peut nous obliger à réapprendre à penser non plus seulement pour tout à l'heure, mais pour demain, après-demain, et pourquoi pas pour quelques centaines d'années futures, elle aura bien fait de nous mettre au défi.

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