[REFLEXION] « Qualités : Curiosité, Humilité, Opiniâtreté »

Rubrique inévitable dans un CV et question récurrente lors des entretiens d'embauche, les 3 qualités essentielles que l'on revendique sont en réalité, si l'on a bien travaillé en amont, celles que recherche l'employeur, et les objectifs qu'il faut s'assigner pour bien mener son travail. Plutôt que de les considérer comme des acquis préalables et solides, il peut donc être bénéfique de réviser son CV de temps en temps et de se demander sincèrement si l'on a su garder et/ou développer ces qualités au quotidien.

Lorsqu'on touche de près ou de loin aux métiers de la veille, du renseignement, du management stratégique de l'information, 3 qualités essentielles apparaissent rapidement : la curiosité, l'humilité, l'opiniâtreté. Elles peuvent correspondre à des natures, des tempéraments, être favorisées par l'éducation, intuitives ou innées... mais on découvre vite à quel point tout cela ne suffit pas. Il importe, après avoir commencé à mettre les mains dans le réel (ce qui vient nécessairement très vite car est déjà un travail de renseignement et de veille le fait de rechercher un emploi et de préparer un entretien d'embauche), de se confronter à soi-même afin d'évaluer ses faiblesses et de les corriger. Ce début d'année se prête à ce travail d'auto-évaluation.

I) Curiosité

C'est un impératif : pour comprendre un environnement, une personnalité, collecter de l'information qualifiée, analyser, il faut être curieux de tout. Un exercice particulièrement formateur à cet égard est celui de la lecture froide (cold reading) que l'on pratique tous plus ou moins instinctivement, mais qui est un indispensable en matière de HUMINT. Dans cet exercice, du moins dans sa pratique courante, il est souvent inutile d'avoir des connaissances très pointues pour retirer de l'information intéressante, tandis qu'il est nécessaire d'être attentif à tous les détails et de pouvoir analyser des choses aussi diverses que : la démarche, une éventuelle pathologie, la marque des cigarettes ou d'un téléphone, le type de parfum, le soin de la mise et la qualité du vêtement, l'attitude générale et l'expression du visage, la couleur du cheveux et la longueur de l'ongle, le choix des lunettes et les signes apparents d'hygiène, de fatigue, le journal glissé dans le sac et le type de sac, l'auteur et le titre du livre posé sur la table, la boisson commandée et la façon dont elle est commandée, etc.

Exemple : George Orwell demande à John Morris s'il souhaite boire quelque chose, et celui-ci lui répond « un verre de bière ». Orwell rétorque : « Tu t'es trahi. Un membre de la classe ouvrière ne demanderait jamais "un verre de bière" mais "un demi". »

Autrement dit, il faut se tenir au courant : du goût du jour, des modes, des usages, des tendances et de leur signification sociologique, du contexte... en fait, d'un nombre tellement important d'éléments qu'il est impossible de les lister et dont il faut garder en tête que la valeur change continuellement, selon le temps et le lieu. Et la même logique vaut pour tout travail d'intelligence : avoir conscience de son environnement, être capable de faire des liens sont des prérequis évidents.

Or c'est un travail rendu extrêmement difficile par la surabondance d'information, la standardisation des usages/l'individualisme qui rend plus difficile le rattachement d'un sujet à un groupe. S'il est impossible d'obtenir une parfaite visibilité, donc de chercher à couvrir tout le spectre d'éléments intéressants, rester alerte est indispensable. Car plus on sait lire, plus on on est sûr de soi, et donc victimes des biais forgés dans l'expérience qui, s'ils peuvent guider une lecture et l'accélérer, représentent un risque double : celui d'une lecture tellement rapide qu'elle est faussée, et celui de l'obsolescence.

II) Humilité

L'humilité est donc une seconde qualité essentielle. Surtout au stade de l'analyse afin de corriger plusieurs biais que l'expérience, la routine ou un savoir encyclopédique peuvent générer :

- La confiance absolue en l'intuition, ou comment s'abstenir de toute pensée stratégique. Car être très informé ne signifie pas être bien renseigné. Avoir une foi absolue en son intuition pour guider une décision sur la base de quelques informations sans passer par l'étape d'une analyse calme et rationnelle est une conduite à risque.

Exemple : Reprenons le cas de notre entretien d'embauche. Tout savoir du profil et des habitudes de son recruteur au moyen de quelques recherches sur internet n'a aucune utilité si l'on ne s'est pas servi de ces informations pour élaborer un plan : comment me présenter à lui ? comment lui parler et le convaincre ? quels sujets éviter pour ne pas le heurter ? etc.

Souvent, ce travail est éludé par un très présomptueux « c'est bon, je vois le genre », qui peut laisser songeur quant à la qualité réelle du profilage. Une erreur aussi courante que grave. Elle est cependant naturelle : le premier profilage que l'on fait vise à évaluer rapidement la personne, instinctivement, ne serait-ce que pour savoir si elle représente une menace ou non. Mais lorsqu'on a en tête des catégories très claires et précises, cette seule approche conduit à être trop catégorique. Il ne faut pas oublier que le travail de renseignement n'a pas le jugement pour finalité, mais la décision opportune.     

- La systématisation est également un danger. Bien que nos formations nous y incitent souvent, le travail sur l'information, a fortiori en situation critique ou dans une perspective stratégique, doit écarter autant que possible les biais de l'analogie systématique (les historiens, parce qu'ils connaissent bien les évènements passés, ont tendance à y assimiler les évènements présents), de l'idéologie interprétative, de la sur-rationalisation (car il arrive que la logique et la pensée en système soient inaptes à cerner une réalité).

III) Opiniâtreté


Savoir insister, croire à une issue lorsque tout semble bloqué est bien souvent la clef du succès. La persévérance pousse bien souvent à l'innovation : faute de parvenir à trouver une information par les moyens habituels, il faut chercher un nouvel outil, voire en créer un, imaginer une solution qui n'existe pas encore. Il en va de même lorsque après un cycle complet de renseignement, il faut repartir à la recherche d'une ou plusieurs informations stratégiques.

L'opiniâtreté est grandement menacée par la routine, l'habitude, tout comme peut l'être la curiosité ou l'humilité. On pourrait même dire que les deux premières qualités que nous venons d'évoquer sont le carburant indispensable à ce moteur qu'est la persévérance. Ce sont elles qui permettent à la persévérance de ne pas être vécue comme une souffrance, mais comme une réelle qualité en même temps qu'une façon de ne pas sombrer dans l'habitude ou l'obsolescence. 
 


    


 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

[RECENSION] Le renseignement humain à l'ère numérique de Terry Zimmer

[REPORTAGE] Journée « Temporalités des crises » à Lyon

[FLASH] La France a désormais une doctrine militaire de « lutte informatique offensive »