[REFLEXION] Re-sectoriser : un point de stratégie concernant la gestion des gilets jaunes

Etudiant la crise de « mai 68 », Michel Dobry mettait en exergue le processus de fusion par lequel, lors d’une crise, différents secteurs de la société habituellement distincts, aux intérêts a priori divergents ou du moins différents, finissent par se fondre pour former un seul camp engagé dans le rapport conflictuel.

L’enjeu stratégique de gestion de ce qui devient alors une véritable conjoncture critique, caractérisée par l’inaptitude des schémas et processus habituels à normaliser la situation, est donc de recréer les cloisons entre les différents corps de la société qui se mêlent et s’engagent dans la situation conflictuelle afin de dégrossir les rangs adversaires en engageant des modalités de résolution propres à chaque « classe » d’ennemis. C’est une forme d’application de la maxime : Diviser pour mieux régner.

Quelle actualité du phénomène ? Il est à l’œuvre dans la stratégie de communication du gouvernement et de la majorité parlementaire pour la gestion des affronts menés par les « gilets jaunes », dont une caractéristique évidente et particulièrement intéressante est précisément de ne pas répondre, du moins pas de façon évidente, à une catégorie bien déterminée (ni positionnée sur l’échiquier politique) de la population. Se voulant hors cadre, hors des schémas connus et anciens, la politique d’Emmanuel Macron aura ainsi engendré un mouvement social répondant à cette même physionomie comme en miroir : l’ennemi est la figure de notre propre question disait Däubler !

Les « gilets jaunes » représentent ainsi la disruption appliquée au mécontentement, tout comme Emmanuel Macron s’est voulu disruptif dans le paysage politicien dont il faut bien reconnaître que la physionomie a quelque peu changé depuis son élection et la relative montée en puissance du mouvement En Marche ! Mais ce qui a servi à l’actuel Président de la République et à sa majorité pourrait bien, ici, lui être défavorable.

Le mouvement des « gilets jaunes », outre le sujet de la fiscalité, cristallise selon les mots qui inondent le débat public depuis son commencement un « ras-le-bol général ». Soit précisément un mouvement capable d’absorber de très multiples revendications, de sources diverses, sous une seule et unique bannière (le gilet jaune) dont il faut se souvenir qu’elle est à la portée de tous les automobilistes, soit d’une immense majorité de la population à l’exclusion de quelques citadins.

C’est donc un objectif large, intense, mais relativement indéterminé que ces gilets jaunes visent, concourant évidemment à favoriser ce phénomène de fusion : il ne s’agit pas ici de lutter contre une loi, contre un projet de loi, contre un traité international ni pour une quelconque cause nécessitant un minimum d’information et de sensibilisation. La revendication peine d’ailleurs à se formaliser, et les efforts de formulation faits renforcent absolument le phénomène de fusion : les gilets jaunes exigent une amélioration immédiate et inconditionnelle de leurs conditions de vie, autrement dit une amélioration substantielle et manifeste de leurs finances.

Face à une telle revendication, urgente, sourde à toute échéancier et à toute réponse résolutive non immédiate ni spectaculaire (en cela le mouvement est caractéristique de notre temps), Emmanuel Macron choisissait ce soir encore une quasi-ignorance des manifestations de ce jour, pourtant marquées par une violence certaine. Mais dans les quelques mots prononcés à ce sujet depuis l’Argentine où se tient le G20, qui tranchent avec l’ambiance qui règne sur le territoire, le Président comme sa majorité tient à dissocier la revendication et le mécontentement des agissements violents qui ont agité la capitale toute la journée durant. Il tente ainsi de re-sectoriser.

La logique s’est déjà illustrée cette semaine par plusieurs faits significatifs. D’abord, la volonté de dialoguer avec des représentants du mouvement, ce qui impliquait de créer de façon plus ou moins artificielle (et susceptible d’être biaisée) des porte-paroles, ce qui pour le gouvernement représentait une opportunité de cliver au sein du mouvement, en plus de circonscrire ou du moins de délimiter un cadre de négociation. Ce fût un échec, et le gouvernement peut certainement en vouloir à sa stratégie de communication à ce niveau.

Peut-être plus anecdotique, mais néanmoins signifiant et pertinent pour notre propos, le bilan de l’émission La Grande explication diffusée par LCI ce 28 novembre, présentée par David Pujadas. Face à l’une des figures emblématiques du mouvement qui affirmait que l’Etat transformait des gilets jaunes en casseurs par sa surdité à leurs revendications, le ministre en charge des relations avec le Parlement Benjamin Fesneau faisait la leçon : il refusait de laisser ce leader traiter les gilets jaunes comme les casseurs, et les casseurs en gilets jaunes. Là même logique de re-sectorisation était à l’œuvre, mais fonctionne-t-elle ?

Car ici, les « casseurs » sont-ils réellement des usurpateurs comme dans de nombreux autres mouvements ? La casse ne bénéficie-t-elle pas d’une certaine forme de légitimité aux yeux des gilets jaunes les plus pacifiques ? Une réponse franche, nette et définitive à ces questions est bien difficile à donner à ce jour. Mais on peut noter une série de faits significatifs :

– les interpellations lors des heurts de la semaine passée n’ont menées à la comparution d’aucun individu connu pour des faits de violence politique, contrairement à ce qui avait été sous-entendu par les services évoquant la présence de militants de l’ultra-droite.

-quelques micro-trottoirs (dont la valeur n’est certainement pas à surestimer, mais qui agissent cependant comme des révélateurs pertinents) tranchent avec les témoignages habituellement recueillis lors de manifestations connaissant des débordements : des gilets jaunes affirment ne pas se mêler aux agissement violents, mais ne pas les condamner pour autant. La rhétorique du mouvement nous semble, à ce jour, bien moins pacifiste que celles de la plupart des mouvements d’ampleurs, tout en restant globalement pacifique.

-en ne faisant que distinguer « casseurs » et « gilets jaunes » (notons qu’ils ne sont pas nommés, il faut lire manifestants pacifiques), le chef de l’Etat ne va pas au bout de la logique de re-sectorisation que sa stratégie semble suggérer. En effet, il promet une réponse appropriée aux acteurs du premier groupe sans rien proposer à ceux du second.

Sur le plan du story-telling, le mouvement macronnien peut sembler pris au piège : il est déjà ringardisé, il serait déjà accablé par la preuve de son inaptitude à tenir la promesse faite d’une révolution bénéfique et de l’entrée dans le monde d’après, ceci sous le règne de l’immédiateté et d’un oubli du temps long qui se montre, aussi, rétroactif. C’est certainement une grande partie de la France coincée dans la crise qui revendique aujourd’hui, bloquée entre la génération bénéficiaire des Trente Glorieuses et la nouvelle génération qui, ayant l’avenir devant elle, n’est pas encore aussi légitime à revendiquer ni mature pour le faire. Cette vague tentative de cerner le mouvement coïncide sans doute avec certains aspects de la « France périphérique » décrite par Christophe Guilluy, concept qui connaît depuis longtemps un succès médiatique certain et fort mobilisé aujourd’hui pour définir ce que serait le mouvement des gilets jaunes.

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